04.10.2009

Renaître Wichi en Argentine

Grand reportage proposé pour le concours Voyages de Libération, printemps 2009.
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Prostré sur son banc, le vieux pasteur indien affiche une mine déconfite. Ce matin sa messe a débuté avec un retard inhabituel. Et depuis le début de l'office, les gamins installés au premier rang lui font vivre un calvaire.

L'un d'eux se lève soudain. Il est immédiatement imité par ses compagnons, qui se dressent sur leur siège, changent de place en hurlant... avant de se mettre à courir pour sortir de la petite église aux murs de torchis. Un silence précaire est rétabli. Le pasteur semble soulagé. Il se tourne vers le diacre, qui s'avance. Comme un seul homme, ses ouailles se relèvent, puis courbent la tête pour entonner le Credo : « Ochaye Dios lhajcha tä khajay häp iham tä ihenek pule ihä'ye honhat... » Dans la langue de Molière : « Je crois en Dieu, le seigneur tout-puissant, créateur du ciel et de la terre... »

A Misión Chaqueña, dans le Chaco argentin, tous les dimanches la messe est dite non en espagnol, mais en wichi, la langue de ce peuple qui occupe la région depuis la nuit des temps. Dans cette localité isolée du nord du pays presque tous les habitants, indigènes, sont d'obédience chrétienne anglicane.

Evangélisés pour survivre

Un legs de l'histoire douloureuse de cette contrée, ensanglantée à la fin du XIXème siècle par les campagnes militaires de l'armée argentine. Persécutés, les Wichis durent accepter l'évangélisation des missionnaires pour échapper à l'extermination pure et simple.

Le 2 avril 1922 à Misión Vieja, à trois heures de marche de la communauté actuelle, les premiers Wichis anglicans reçurent le baptême. Aujourd'hui cette ancienne mission a été désertée. Au milieu de la forêt aride, seule une croix de bois ornée d'une plaque en métal marque encore l'onction fondatrice, et l'arrivée des Anglicans dans la vie de ce peuple. Avec la bénédiction de l'Etat argentin, ils s'implantèrent pour apporter la parole du Christ à ces « sauvages », ces matacos, comme les avaient baptisés les Espagnols, littéralement animaux de faible importance. Ils demeurèrent sur place pendant des décennies... avant de quitter le territoire argentin précipitamment au début de la guerre des Malouines.


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« Nos bienfaiteurs »

Aujourd'hui pas une construction, pas un chemin de la mission qui ne témoigne de l'importance des Anglicans dans la vie de la communauté. A l'ombre des murs de l'église, plusieurs baraques décrépies. Enceinte grillagée, volets fermés, portes condamnées. Les missionnaires logeaient ici avant de prendre la fuite. Depuis 1982 aucune famille, aucun habitant de Misión Chaqueña n'a osé prendre possession des bâtiments. Par respect ? Par crainte superstitieuse ? Tableau surréaliste, dans ce décor désolé. Partout, autour de ces murs inutiles, des taudis de bois et de tôle...

Après le départ des Anglicans, les Wichis, loin de rompre avec ce culte imposé, se mirent à dire eux-mêmes la messe, se firent pasteurs, diacres. Marcelino Rojas est l'un d'eux. Assis devant une cabane de bois, il contemple ses chèvres s'ébattre dans leur enclos. Sur son large front les rides abondantes trahissent le mystère qu'il dit vouloir garder sur son âge. « Ce sont les Anglicans qui m'ont éduqué et appris le dogme », se souvient-il, l'expression éclairée. « Ils ont été nos bienfaiteurs, avant leur arrivée nous étions abandonnés, au milieu de nos sorciers et de nos démons... On ne parlait pas de Dieu, ni de la Sainte-Trinité... Le contact avec les blancs a transformé notre mode de vie, concède-t-il, un brin fataliste, notre culture y a beaucoup perdu, mais aujourd'hui nous ne pouvons plus revenir en arrière. »

Une culture moribonde

A Misión Chaqueña comme dans les communautés voisines, le christianisme anglican a supplanté la culture ancestrale des Wichis, bien au-delà de la pratique religieuse. Les folklores et traditions qui rythmaient autrefois la vie de ce peuple ont presque entièrement disparu. Par la volonté des clercs, hostile à ces « fêtes païennes. » Faute, aussi, de volontaires dans les jeunes générations pour faire perdurer les coutumes. Modesta Sanja, 70 ans, est une ancienne de la communauté. « A l'époque de mon enfance les fêtes traditionnelles, les danses se pratiquaient encore, se remémore-elle, mais nous ne mangions pas à notre faim et nous étions décimés par les épidémies... J'ai gardé intacte ma mémoire, mais les jeunes Wichis d'aujourd'hui ne s'y intéressent pas. Quant à moi, je n'aime pas me replonger dans ces souvenirs, ils me font trop mal. »

A défaut de folklore, les Wichis sont connus dans toute l'Argentine pour leur artisanat : sacs ou ceintures tissés en fil de chaguar, une plante locale très fibreuse, et surtout des petits objets décoratifs en bois taillés en forme d'oiseaux de la région, mais aussi de... canards, ou même de pingouins. Autant de bêtes plutôt discrètes sous ces latitudes, « inspirées » aux indigènes par leurs évangélisateurs. A Misión Chaqueña, on compte aujourd'hui au moins un artisan par famille. Pour quelques pesos, ils vendent leur production aux commerçants des grandes villes du pays, qui les revendent à leur tour aux touristes européens et Nord-américains, friands de ces souvenirs estampillés « fabrication indigène. »

Isolement et séparation

Mais ces quelques subsides ne suffisent pas, face aux besoins de la communauté. Dans cet enclos anglican les familles manquent de tout. Surtout, la mission souffre de son isolement. Aucune route goudronnée aux alentours. Trois à quatre heures sont nécessaires pour rallier Embarcación, la ville la plus proche à seulement quarante kilomètres. Deux fois par jour, un bus branlant fait la navette. Les journaliers s'y entassent, chargés de colis ou de vivres. Ils y côtoient les professeurs de l'école publique. Tous sont des criollos, des blancs natifs de la région, et tous sont citadins. Dans l'autocar les profes sont connus, respectés. Mais pour eux pas question de se mélanger avec les Wichis, même le temps du trajet. Sans un mot, sans consigne, chacun se regroupe autour des « siens » dans un coin.

Le bus arrive à Embarcación. premier arrêt dans au Barrio Norte, le nouveau quartier de la ville. Des maisons neuves. Devant chaque porte d'entrée une pelouse, visiblement entretenue. Les maîtres d'école descendent ici.

Encore quelques kilomètres, et le car atteint son terminus, en centre-ville. Les journaliers descendent à leur tour. Changement d'atmosphère autour de la gare routière. Entre les effluves de graisse émanant des comedores, les petits restaurants populaires, des banderoles colorées souhaitent la bienvenue aux hermanos bolivianos, les « frères boliviens », majoritaires dans ce quartier.

Ici la proximité avec le pays andin se remarque surtout par la couleur de peau des habitants. Dans la province, une personne sur dix appartient à un peuple indigène. Embarcación et la région toute entière bouillonnent des revendications culturelles et sociales de ces communautés. Paradoxe de cette Argentine, qui se décrit et se pense encore comme un pays d'Européens au cœur de l'Amérique latine, de fils et petits-fils d'immigrés venus du vieux continent.

WichisOctorina.jpgDes « Indiens patates »

A quelques centaines de mètres de la gare, entre deux maisons aux murs blancs, se dresse une baraque rudimentaire. C'est là que vit Octorina Zamora, la niyat (chef traditionnelle) de la communauté wichi Honat Le'les (les fils de la terre). Cette native de Misión Chaqueña est une figure locale. Véritable poil à gratter du maire et des pouvoirs locaux, elle est de toutes les mobilisations pour défendre les siens. A la tête d'un groupe d'une quinzaine de femmes, elle a entrepris de faire revivre les coutumes de son peuple. « Si nous ne faisons rien pour sauver nos traditions, nous allons devenir des Indios papas, lance-t-elle, des « Indiens patates » : indigènes à l'extérieur, par notre couleur de peau, mais blancs à l'intérieur, parce que nous aurons perdu tout le savoir de nos ancêtres. »

Tous les ans depuis 2005, la niyat organise une fête traditionnelle wichi. Au programme, des démonstrations de leur sport ancestral, le hala, proche du hockey occidental, et quelques pas de leur danse rituelle, l'ahutsaj. « Elle avait presque disparu avec l'évangélisation, explique-t-elle, les missionnaires l'avaient interdite, sous prétexte qu'elle était démoniaque. Nous l'avons redécouverte grâce à nos anciens, qui la pratiquaient toujours en secret. »

« Droit de cité »

L'an dernier la fête de la communauté Honat Le'les rassemblait quelques deux-cents personnes. « C'est loin d'être symbolique, clame-t-elle, en montrant fièrement une série de photos. Pour la première édition en 2005 nous n'étions même pas cent, tous les ans nous attirons plus de gens. »

Surplombant la petite table d'Octorina, une affiche, récupérée dans la rue. Le président vénézulien Hugo Chávez y apparaît, le poing levé. En lettres jaunes un slogan appelle à « sortir Bush » et à réaliser « l'unité latinoaméricaine. » « Celui-là, je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'il dit, tempère-t-elle. Mais dans son pays au moins, les indigènes ont droit de cité. »

Antoine Dhulster

 

En panne de médecins, les Wichi se tournent vers Cuba

Comme la plupart des zones isolées d'Argentine, la communauté indigène de Misión Chaqueña est dépourvue de médecin permanent. Tous les jours un docteur vient de la ville voisine, reste quelques heures pour examiner les patients puis repart vers d'autres communautés. Pour pallier ce manque, plusieurs jeunes de la communauté se sont tournés vers Cuba pour apprendre le métier de médecin.

Ce jour-là, la communauté wichi de Misión Chaqueña s'est réveillée sous une épaisse couche de terre. La tempête a fait rage pendant toute la nuit. Le matin, les enfants ne sont pas allés à l'école et la vie semble s'être arrêtée dans l'ancienne mission anglicane. A quelques dizaines de mètres de la grande place centrale, le petit hôpital, lui, est resté ouvert aux malades. Dans le couloir quelques enfants et personnes âgées attendent d'être examinés. Bonifacio Ibarra, l'un des deux infirmiers auxiliaires wichi de la communauté, les reçoit un par un. Il fait les relevés élémentaires : taille, poids, pression, pouls, puis les enfants retournent s'asseoir. A 59 ans, dont 40 à officier à son poste, l'infirmier connaît bien les problèmes de santé récurrents de la population : rhumes, diarrhées... "Des petites choses, mais pour les combattre nous manquons de tout, lâche-t-il : médicaments, pansements, seringues... "

La santé, victime de l'isolement de la communauté

Comme dans tous les hôpitaux publics d'Argentine, les moyens sont rudimentaires. Mais à Misión Chaqueña, cette précarité générale est encore accentuée par l'isolement géographique de la communauté. Les enfants examinés par l'infirmier devront encore attendre une heure, peut-être deux, pour être auscultés par le médecin titulaire qui vient tous les jours de la ville d'Embarcación, à quelque 40 kilomètres. Trois heures de travail à peine, puis il partira pour les communautés voisines, où d'autres patients l'attendent.
Dépourvue de médecin titulaire, Misión Chaqueña est en première ligne quand surviennent des épidémies. En 1995 le choléra fait irruption dans la vie de la communauté. En quelques heures, une jeune fille de 17 ans décède. Rapidement, une trentaine de cas sont détectés. Depuis Embarcación la campagne sanitaire s'organise : infirmiers et médecins créoles se relayent jour et nuit pendant plusieurs semaines, quadrillent toute la communauté, prennent en charge chaque famille. La catastrophe est évitée : aucun décès supplémentaire n'est à déplorer mais l'apparition de la maladie a montré la vulnérabilité de la communauté.

"Papa Fidel" au chevet des Wichi

Il n'y a pas de médecin wichi à Misión Chaqueña, car de fait les jeunes n'ont pas accès aux études de médecine, trop sélectives pour le niveau d'instruction moyen. Depuis un an, pourtant, plusieurs jeunes ont entrepris de devenir docteur, en se tournant vers Cuba et la Escuela Latinoamericana de Ciencias Medicales de la Havane. Cette institution a été fondée en 1999, après le passage du cyclone Mitch au-dessus de l'Amérique centrale, qui avait fait apparaître le manque criant de médecins dans les zones les plus déshéritées du continent. L'Argentine, l'un des pays les plus avancés d'Amérique latine, ne pourrait plus faire face à la demande de médecins sur son territoire ? Octorina Zamora est la cacique de la communauté Honat Le'les. C'est elle qui a pris en charge le départ de trois jeunes de la communauté pour Cuba. "Le système éducatif de notre pays est inégalitaire, juge-t-elle. Dans les faits les jeunes indigènes n'ont aucune chance d'intégrer un cursus de médecine. Or ces jeunes sont les seuls qui seraient à même d'exercer la médecine de façon permanente dans les communautés". Les étudiants sont partis pour Cuba il y a un an. Dans cinq ans, s'ils parviennent au bout de leur formation, ils reviendront et pourront commencer à exercer. Pour l'heure, la communauté les attend. Et au quotidien, les problèmes demeurent.

 

Au cœur des préoccupations des Wichi, la défense de la langue

Depuis plusieurs décennies des personnalités ont entrepris une lutte juridique et politique pour la reconnaissance de la langue wichi, et la mise en place du bilinguisme à l'école. Leur combat a porté ses fruits en 1985 avec la reconnaissance officielle des langues autochtones. Mais en pratique des obstacles demeurent.

Dans leur tâche d'évangélisation, les missionnaires ont acculturé les Wichi, mais ils ont paradoxalement sauvé leur langue. Dès 1922, date du baptême des premiers Wichi anglicans, les religieux britanniques posèrent par écrit la langue de leurs nouveaux fidèles, et entreprirent même d'unifier tous ses dialectes. Pendant des décennies, messes et offices religieux furent célébrés dans la langue ancestrale des indigènes du Chaco. Dans l'enceinte des écoles, pourtant, l'espagnol demeurait la seule langue autorisée. Pour les jeunes élèves, l'usage de la langue wichi était passible de punition, même si peu maîtrisaient l'espagnol. A la fin des années 1970, plusieurs personnalités de la communauté combattirent pour la reconnaissance de leur langue. Leur lutte fut couronnée de succès.

Le bilinguisme adopté dans les écoles

En 1978, l'école privée anglicane de la communauté de Carboncito, voisine de Misión Chaqueña, expérimenta le bilinguisme. Et en 1985 ce système avant-gardiste fut adopté au niveau national, dans les écoles publiques des régions ayant une forte population indigène. Pour la première fois des manuels scolaires reconnaissaient la culture des peuples aborigènes d'Argentine, même si l'enseignement bilingue était limité aux classes de primaire. "Aujourd'hui dans les petites classes l'enseignement se fait en castillan ou en wichi, selon l'interlocuteur des enfants", explique Lucia Cuéllar de Moreno, directrice de l'école de Misión Chaqueña. "Mais les choses se compliquent dans les classes supérieures, car nous manquons de professeurs wichi formés à l'enseignement, aux sciences sociales, qui puissent encadrer des collégiens et lycéens."

Un avenir bouché...

Pour les parents d'élèves de la communauté, cette explication ne suffit pas : dans les petites classes, l'enseignement en wichi est assuré par des professeurs assistants, et non titulaires. Et au-delà, la reconnaissance de l'identité dépasse la question de l'enseignement bilingue. Juan Carlos est père de deux filles, scolarisées à l'école de Misión Chaqueña. "Nous sommes loin de manquer de jeunes talentueux, tranche-t-il, ce qui fait défaut, ce sont des débouchés pour ces jeunes qui arrivent au bout du lycée sans pouvoir aller à l'université, soit par manque de moyens ou de bourses, soit parce que l' école ne les a pas suffisamment préparés aux matières importantes."

... mais une génération mieux armée
Les jeunes Wichi étudieraient-ils en vain ? "La nouvelle génération a infiniment plus d'armes que les précédentes, nuance Vicente Montes, un ancien de la communauté. Il y a encore quelques années, tous les Wichi ne maîtrisaient pas l'espagnol. Aujourd'hui tous ces jeunes parlent deux langues. Pour l'avenir de la communauté c'est fondamental :  nous ne pourrons nous développer qu'en étant en contact avec l'extérieur.  Comme les noirs des Etats-Unis, qui se sont affirmés en vivant au contact des blancs."